Cher Martin,
Ben oui je t’appelle Martin. On s’est vu plusieurs fois, s’est-on serré la pince ou tapé la bise d’ailleurs la dernière fois ?
Trop prise dans l’émotion pour avoir les idées claires.
C’était mon dernier jour sur Montréal. Le dernier vendredi de Mai.
Le matin j’avais brunché avec mon acolyte, dansé un dernier tango vibrant d’émotion, et puis, je t’avais attendu dans ce café.
Tu avais eu un retard conséquent, pris dans des cartons de déménagement.
Mais je t’avais attendu.
Parce que Martin, c’est notamment grâce à toi si je suis médecin.
Moi je voulais pas devenir médecin. Je voulais juste écouter les gens me raconter leur vie. Être journaliste, ou écrivain.
Je n’aimais pas mes études. Je n’aimais pas les gens, l’ambiance, le « survie ou crève » qui se dégageait de cet amphi bondé.
Et puis tu es apparu sur scène. Enfin. Tu es monté tel un showman sur le bureau de l’amphi Herman. L’amphi des premières années de médecine. On devait lire ton bouquin pour préparer notre concours. Et moi, qu’un médecin, un auteur fasse ça, je me suis dit « putain c’est bon je suis peut-être pas complètement paumée, peut-être que j’ai ma place pour ces prochaines années ». Parce que déconner, ben, c’est ma spécialité.
Pas mal d’années plus tard, dédicace à la librairie Lucioles, mon fief, mon phare dans la tempête comme j’aime à l’appeler. Je patiente, fébrile, pour te parler. Je t’explique : l’amphi, le bureau, le show, l’espoir.
Tu te souviens, tu me dédicaces ton bouquin.
Enfin, prévoyant un deuxième voyage à Montréal, je t’écris, je t’explique : l’amphi, le show, la dédicace, l’espoir, le besoin de te parler de mes projets.
Je suis désormais pédopsychiatre. Mais mon dada, c’est la périnat. Et plus exactement le deuil périnatal. Je veux écrire là-dessus, j’ai besoin de toi.
En quelques dizaines de minutes de rencontre, je t’ai déjà tout dit de moi. Mon attrait pour l’accompagnement des patients en situation de deuil, le doute entre psy et généraliste pour faire du soin palliatif,… Et le reste.
Ce soir, j’écoute en boucle un morceau de jazz.
You’re just a ghost.
Parait que la musique est la réponse…
Je suis dans mon grand appartement vide, sur mon rebord de fenêtre, au chaud.
Je crois que je suis prête à écrire parce que quelques semaines plus tôt, mon cœur s’est progressivement remis au boulot. Je crois que j’ai envie d’aimer de nouveau.
Et j’ai peur.
Parce qu’aimer, c’est prendre des risques, à nouveau.
J’ai acheté aujourd’hui la BD de Aude. Je l’ai lu d’une traite au bord de l’eau. Le temps était très beau, le Mont-Blanc comme un diamant.
Je n’ai pas pleuré. J’ai attendu d’être au chaud.
Cette BD est d’une grande justesse dans ses mots.
Si je livre mon histoire aujourd’hui sur les réseaux sociaux, c’est pour te dire merci. Merci de m’avoir témoigné ton soutien pour que j’écrive sur ce sujet, pour que je m’engage pour ce propos.
Merci de m’avoir écouté. Tu as une merveilleuse écoute.
Moi, c’était il y a deux ans. Je suis heureuse aujourd’hui. Mais à l’époque… Un véritable tsunami. Une démission, une séparation, un changement de pays. Je n’ai pas réalisé de suite ce qu’il se passait. Je n’ai pas réalisé ce que je vivais, alors que c’est mon cœur de métier.
On ne m’a pas arrêté, on m’a demandé d’aller retravailler, en maternité.
C’est une amie, encore interne, qui a dû me faire mon arrêt.
Quelle chance j’ai eu d’être médecin et bien entourée.
Et malgré tout, ce ne fût pas assez.
Et toutes ces femmes, seules, avec leur peine, leurs idées, les préconçues de la société.
Il faut en parler.
Je vais en parler, enfin, nous allons en parler…
